Posséder sans être possédé
La méthode de Sénèque pour dominer la richesse et le plaisir : un seul critère, qui sert qui, pour savoir si tu possèdes tes biens ou s'ils te possèdent.
Contexte
Il y a ce moment précis où un bien ou un plaisir cesse d’être à ta disposition et commence, sans que tu t’en rendes compte tout de suite, à te gouverner : tu calcules une décision non plus selon ce que tu veux, mais selon ce que tu pourrais perdre. Ce moment revient à chaque hausse de revenu ou de train de vie, chaque fois que la peur de perdre s’invite dans un choix qui n’avait rien à voir avec elle au départ, et s’installe si discrètement qu’on finit par la prendre pour de la prudence. Sénèque, dans De la vie heureuse, ne demande pas de renoncer à la richesse ni au plaisir, il refuse même explicitement cette lecture facile de sa pensée. Il pose un seul critère, simple à énoncer et difficile à tenir, pour savoir qui, du bien ou de toi, commande vraiment.
Selon Sénèque, ce n’est pas la quantité possédée qui distingue le sage de l’insensé, mais le rapport de servitude : « chez le sage, la richesse est esclave ; chez l’insensé, elle est souveraine ; le sage ne permet rien à la richesse, et elle vous permet tout. » Le mépris qu’il prône n’est pas un renoncement matériel mais une opération psychologique : « on doit mépriser ces choses, non pour ne les avoir point, mais pour les avoir sans inquiétude. » Le sage ne loge d’ailleurs ses biens que dans sa maison, jamais dans son âme : « ce n’est pas dans son âme, c’est dans sa maison qu’il les loge », et il ajoute, à la première personne : « je ne m’enorgueillirai pas de ces choses qui, bien qu’étant chez moi, n’en seront pas moins hors de moi. » Refuser d’être gouverné par le plaisir, c’est refuser du même geste d’être gouverné par la douleur, les deux tenant par le même mécanisme de maîtrise : « le jour où le plaisir deviendrait son maître, la douleur le serait aussi. »
Les étapes
- Poser le critère unique : qui sert qui. Ce n’est pas la quantité possédée qui distingue, mais le rapport de servitude.
- Mépriser les biens pour les garder, non pour s’en défaire. « On doit mépriser ces choses, non pour ne les avoir point, mais pour les avoir sans inquiétude. » Le mépris est une opération psychologique, pas un renoncement matériel.
- Loger les biens dans la maison, jamais dans l’âme. « Je ne m’enorgueillirai pas de ces choses qui, bien qu’étant chez moi, n’en seront pas moins hors de moi. »
- Refuser d’être gouverné par le plaisir, parce que c’est accepter d’être gouverné par la douleur. « Le jour où le plaisir deviendrait son maître, la douleur le serait aussi. » Les deux tiennent par le même mécanisme de maîtrise.
- Tenir compte du rendement décroissant de la volupté avant de s’y engager. « Le souverain bien est impérissable : il ne sort pas du cœur où il règne, il n’a ni satiété ni repentir. La volupté au contraire, c’est au fort même de ses délices qu’elle s’éteint. »
- Répéter l’exercice de pauvreté au moment précis de l’abondance. « Le sage ne pense jamais tant à la pauvreté que quand il nage dans l’opulence […] Un bon général ne croit jamais tellement à la paix qu’il ne se prépare à la guerre. »
Les pièges
Le premier piège, c’est de lire Sénèque comme un éloge de la pauvreté : il refuse lui-même explicitement cette lecture, écrivant qu’il faut cesser d’interdire l’argent aux philosophes, que personne n’a condamné la sagesse à la pauvreté. Le deuxième, c’est d’écrire sagesse sur ses propres vices : l’homme noyé dans les plaisirs, note Sénèque, croit souvent suivre la vertu alors qu’il ne fait, au fond, que se persuader d’avoir une bonne raison de continuer. Le troisième, c’est d’envier ceux qui accumulent sans jamais s’arrêter : dans ce cadre, ils sont à plaindre plutôt qu’à imiter, « leurs biens les étouffent », et la foule qui se presse autour d’eux ne voit que l’abondance, jamais le poids qu’elle fait porter.
Quand déclencher
Utilise ce protocole à toute hausse de revenu ou de train de vie, au moment précis où le confort nouveau commence à sembler acquis. Utilise-le surtout chaque fois que tu te surprends à calculer une décision en fonction de ce que tu pourrais perdre, plutôt que de ce que tu veux vraiment.
Ce que ça change
Tu ne possèdes rien tant que tu as peur de le perdre. Le jour où l’idée de tout laisser derrière toi ne te fait plus trembler, ce jour-là seulement, ce que tu as est vraiment à toi.
— Makaya