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Protocole · ·4 min

Ce que tu dois tuer en toi pour devenir grand

La méthode de Weininger pour conquérir son individualité : tuer ses certitudes héritées et réduire sa dépendance au regard des autres.

Otto Weininger, Sexe et caractère

Contexte

Il y a un moment où tu remarques que la moitié de ce que tu crois n’est pas à toi. Ce n’est pas une pensée confortable : c’est plutôt un vertige sourd qui monte quand tu constates que telle certitude, tu ne l’as jamais examinée, tu l’as juste reçue et rangée comme si elle était à toi depuis toujours. Ou pire : tu remarques que ce que tu penses valoir dépend d’un regard extérieur, d’une validation qui arrive ou n’arrive pas, plutôt que d’un travail que tu as vraiment fait sur toi. Otto Weininger, dans Sexe et caractère, part de ce vertige-là et refuse d’en faire une fatalité. Pour lui, l’individualité, le fait d’être vraiment quelqu’un et pas seulement un exemplaire de plus, n’est jamais héritée à la naissance. Elle se conquiert, et elle se conquiert à un prix précis.

Selon Weininger, il y a en chaque homme « une part mortelle et une part immortelle. Il a la possibilité de choisir entre les deux ». La part mortelle, c’est la vie organique : le corps, l’instinct, la perpétuation biologique, tout ce qui répète. La part immortelle s’élève au-dessus de la matière, de l’espace et du temps : c’est elle qui reste quand tu retires tout ce que le hasard t’a donné. L’individualité, dans ce cadre, se définit comme auto-suffisance pure : « la masculinité réside précisément dans le fait de l’individualité, dans le fait de l’existence d’une monade comportant une essence », une monade n’ayant, par définition, besoin d’aucun autre pour se compléter. Ce n’est pas un donné, c’est un choix. Et ce choix, chez Weininger, ne se fait jamais dans le confort : il se paie par un inventaire et par un doute, méthodiquement appliqués à tout ce que tu tenais pour acquis.

Les étapes

  1. Poser la distinction entre part mortelle et part immortelle, et acter qu’elle relève d’un choix. Pas d’une fatalité biologique ni d’un privilège de naissance : un choix que tu renouvelles.
  2. Inventorier ses certitudes héritées et non examinées, puis les soumettre au doute une par une. « Le vieil homme meurt en lui et fait place à un homme nouveau. Plus un homme veut devenir grand, plus il y a de choses qu’il doit tuer en lui », écrit Weininger : le type extrême étant, selon l’auteur, celui pour qui à sa naissance aucun problème n’est résolu, l’homme dénué de certitudes, doutant de tout.
  3. Mesurer sa dépendance à l’égard du social et la réduire. L’individualité se définit comme auto-suffisance : une monade n’a besoin d’aucun autre pour se compléter, chaque appui extérieur que tu retires te rapproche de ta propre essence.
  4. Orienter sa capacité d’amour vers une œuvre plutôt que vers une personne. « Tout grand amoureux est un génie et tout génie est fondamentalement un amoureux […] même si son amour de la valeur ne trouve à s’incarner dans l’amour d’aucune femme physique », les œuvres étant ce que Weininger appelle des « enfants intemporels ».
  5. Vérifier périodiquement d’où l’on tire son perfectionnement. L’homme d’un certain niveau de conscience dispose déjà « des moyens intérieurs (la volonté, l’attention, le sentiment de la valeur) » pour progresser directement, sans passer par le détour de la validation extérieure.

Les pièges

Le premier piège, c’est de prendre le portrait de « l’homme de haute conscience » pour un chemin balisé. Le texte décrit un état atteint, au-dessus de l’amour, peu importuné par la sexualité, vivant dans une temporalité supérieure, jamais une séquence donnée par l’auteur. Toute mise en étapes, y compris celle qui précède, reste une reconstruction du lecteur, pas une méthode livrée clé en main. Le deuxième piège, c’est de traiter le critère de l’homme conscient comme vérifiable de l’extérieur : il est entièrement de première personne, et rien dans le texte ne permet à quiconque d’autre de juger si ton progrès est réel ou si tu te racontes une histoire. Le troisième, c’est de recevoir la dualité part mortelle / part immortelle comme une vérité démontrée. Elle est posée en axiome de départ, jamais conclue d’une observation, et rien dans le texte ne la préfère explicitement à une explication plus simple, purement naturaliste, des mêmes comportements.

Quand déclencher

Utilise ce protocole quand tu constates que tes convictions n’ont jamais été examinées, seulement reçues, transmises par un milieu, une époque, une famille, sans que tu les aies jamais vraiment testées. Utilise-le quand ton sentiment de valeur dépend d’une validation extérieure plutôt que d’un travail que tu as réellement fait sur toi-même, quand tu remarques que tu attends d’être vu pour te sentir exister.

Ce que ça change

Ce qu’on t’a donné à la naissance, ce n’est pas toi, ce n’est qu’un brouillon que tu dois avoir le courage de raturer. Tue ce qui n’est pas sorti de toi. Ce qui reste debout après, c’est ta part immortelle, et elle n’a besoin de personne pour tenir.

— Makaya